Orwell et la "Common Decency"

  1. ET LA COMMON DECENCY

L’écrivain anglais George ORWELL  a été longtemps réduit à 1984, chef d’œuvre de la politique fiction, mais cet arbre magnifique cache une forêt riche et complexe. L’intérêt récent porté à son travail d’essayiste et de journaliste est venu compléter les études sur son œuvre de romancier pour mettre en évidence une réflexion originale et forte qui a même suscité l’émergence d’une « gauche « orwellienne » dans le débat politique,

Je connaissais 1984  et la Ferme des Animaux mais j’ai découvert  par un curieux détour la philosohie de la « common decency ».

Peu après « l‘affaire DSK », en mai 2011, dans une tribune libre du journal le Monde M.Deloire, essayiste, écrivait : « La démocratie française a besoin d’une sérieuse cure d’un remède inventé par G.Orwell, la « common decency », une morale de la simplicité et de l’honnêteté. Elle devrait s’imposer aux politiques, aux intellectuels autant qu’aux journalistes. La décence commune en l’espèce c’est le respect des personnes, bien entendu, mais surtout le refus de l’hypertrophie verbale, une obsession de la soumission aux faits. »

Cet article retint mon attention, il correspondait exactement à ce que je ressentais à l’époque : la licence que se donnait une « élite » par rapport à la morale communément acceptée,  Orwell donnait un nom à cette réaction.

C’est sur cette formule et ses implications politiques et philosophiques que je voudrais revenir.

Qui est George Orwell ?

De son vrai nom Eric Arthur Blair, il est né en 1903, dans une famille bourgeoise mais peu argentée.

Très bon élève, il obtient une bourse pour Eton la plus réputée des public schools.

Il débute dans le journalisme. Il aime enquêter sur le terrain, il écrit notamment  une série d’articles sur la classe ouvrière anglaise, après avoir travaillé et vécu avec les ouvriers. Il tirera un de ses premiers livres de son séjour à Paris  où il survit difficilement grâce à quelques petits boulots ; le titre dit tout, Dans la dèche à Paris (1934)

Chez lui l’homme d’action, l’écrivain et le militant ne se séparent pas. Ainsi il s’engage dans la guerre d’Espagne et combat au côté des anarchistes du POUM critiquant avec véhémence l’idéologie autoritaire du  parti communiste.

Il s’agit d’une expérience fondamentale pour son œuvre et son engagement. Chez les anarchistes du POUM il découvre « une sorte de microcosme d’une société sans classe ».

Mais en même temps il rencontre les pires dérives de la politique, quand les dirigeants mais aussi les intellectuels communistes accusent le POUM d’être un parti fasciste.

Il rend compte de son expérience dans son livre Hommage à la Catalogne (1936) à partir duquel tout ce qu’il écrit sera, selon lui, dirigé contre le totalitarisme et défendra le socialisme démocratique.

Face à l’imminence de la guerre il est d’abord pacifiste, mais après la signature du pacte germano-soviétique, il se « découvre »patriote ; seule sa mauvaise santé l’empêchera de s’engager.

Il écrit ses deux chefs d’œuvre, la Ferme des animaux et 1984 entre 1944 et 1948. Cette critique du stalinisme, alors très nouvelle, suscite la méfiance des éditeurs et de violentes attaques de la gauche qui accuse cet homme de gauche de rejoindre la droite anti-communiste. Orwell se défendra : ces deux livres sont pour lui une critique de gauche du totalitarisme soviétique mais plus largement de toutes les idéologies. Il  se veut toujours socialiste et combat aussi le libéralisme.

Très malade, il meurt  en janvier 1950, alors qu’il travaillait à un nouveau roman.

Cet homme totalement engagé dans son époque aura été un formidable écrivain dans cette tradition anglo-saxonne qui a toujours su concilier fiction et réflexion philosophique et/ou politique. On pourrait citer les voyages de Gulliver de Swift, Robinson Crusoê de De Foe ou le Meilleur des Mondes de Huxley.

Le thème essentiel : la dénonciation du totalitarisme

Cette dénonciation est au cœur de l’œuvre d’Orwell, elle est le sujet même de 1984 et le préalable à toute compréhension de la « common decency ».

Il s’exprime sans détours dans ses Ecrits politiques : « Le totalitarisme pourrait fort bien signifier la mort rapide et complète de la civilisation parce qu’il menace l’existence de l’individu alors que les quatre ou cinq cent dernières années ont mis l’individu tellement en avant qu’il nous est difficile d’imaginer sa disparition. »(1)

Le totalitarisme représente donc pour Orwell la fin de l’acquis fondamental de la Renaissance et des Lumières, l’émergence de l’individu autonome dans sa vie et capable de penser par lui-même. Dans 1984, le héros Winston est harcelé dans sa vie quotidienne, privée et affective, jusqu’à ce que la Police de la Pensée annihile totalement sa personne.

Cette certitude entraîne  à partir de 1941, sa rupture avec deux idées très largement répandues à gauche ;

$1-          Le fascisme ne serait qu’une forme particulièrement agressive du capitalisme

$1-          Entre fascisme et « démocratie bourgeoise » il n’y aurait qu’une différence de degré.

Orwell est catégorique, si insuffisante soit-elle, la « démocratie bourgeoise», construite à partir de la Renaissance et des Lumières garantit une certaine liberté et surtout l’autonomie de l’individu. « La démocratie bourgeoise ne suffit pas, mais elle vaut bien mieux que le fascisme. Les gens ordinaires le savent, même si les intellectuels l’ignorent »(1).

Cette dernière phrase est essentielle, mais il faut la clarifier ; une lecture superficielle l’assimilerait à du populisme. Les « gens ordinaires » (ordinary people) sont la mesure du bon sens et de l’humanité dont les intellectuels bâtisseurs d’idéologies du Bien (il faut se replacer dans la période 1930/1940) ont perdu le sens.

Orwell a été écrivain et journaliste, mais n’a jamais été ni marxiste, ni communiste. Si l’on ajoute ses expériences de terrain, ouvrier et combattant en Catalogne, on peut le considérer comme un penseur totalement libre. Notamment « il n’a jamais eu part au vieux fond de messianisme toujours tapi quelque part dans la conscience des intellectuels communistes ou ex-communistes, même quand ils se refusent de se l’avouer. »(2), comme le souligne un de ses   meilleurs exégètes, Jean-Jacques Rosat.

L’opposition à tout totalitarisme et l’attention portée à la vie et à la parole des gens ordinaires constituent la base d’une politique pragmatique et morale fondée sur la « common decency ». Jean-Jacques Rosat la résume ainsi : « Si on cesse de croire non seulement au paradis sur terre, mais même à l’idée que le bonheur serait le but, il devient possible d’évaluer chaque initiative, qu’elle soit minime ou radicale, à la quantité de justice ou de décence qu’elle est susceptible d’apporter. »(2).

C’est dans cette perspective politique et morale mais aussi anthropologique qu’il faut comprendre ce qu’on peut appeler le concept de « common decency ». Concept, est en l’occurrence un terme discutable, puisque Orwell ne l’a jamais théorisé, il en a répandu les éléments dans ses livres mais aussi ses articles.

Dés lors comment définir la « common decency » ?

La pensée d’Orwell a évolué en fonction de ses expériences personnelles et surtout des événements politiques et sociaux  de cette période agitée.

Sa participation à la Guerre d’Espagne le conduit d’abord à donner à sa réflexion un tour politique, mais dans une perspective résolument critique. Combattant du côté anarchiste et observateur du pouvoir communiste qui s’installe à Barcelone, il dénonce une politique qui se fonde sur un prétendu « réalisme » et conduit au totalitarisme en oubliant le peuple et surtout ses valeurs. En donnant pour titre à son essai biographique Orwell ou l’horreur de la politique, Simon Leys pointe ce rejet viscéral du mensonge inhérent à la politique réaliste et/ou idéologique.

Pas de définition politique donc, ni de définition philosophique, le concept étant trop flou ou trop « nomade ». Revenons aux fondamentaux : les dictionnaires.

Selon le HARRAPS, « common « signifie comme en français, « commun, propre à tous » ; mais « decency » a une compréhension plus large qu’en français (cf ROBERT « Respect de ce qui touche aux bonnes mœurs, les convenances »). A ce sens l’anglais ajoute une idée d’honnêteté, de solidarité, de sociabilité ; Ex. : « It’s very decent of you » c’est à dire « c’est très gentil de votre part ».

On peut préciser ce champ en reprenant l’analyse du philosophe Jean-Claude MICHÉA dans son essai La Double pensée :  « En utilisant cette notion (« common decency »), en effet, George Orwell entendait seulement se référer à un ensemble précis de vertus –traditionnelles - telles, par exemple, que l’honnêteté, la générosité, la loyauté, la bienveillance ou l’esprit d’entraide ; vertus auxquelles les gens ordinaires, ajoutait-il, attachent beaucoup plus d’importance que les intellectuels des classes possédantes, et que l’on pourrait ramener, sans trop en forcer le sens, à ces capacités psychologiques, morales et culturelles de donner, recevoir et rendre dont Mauss a établi dans l’Essai sur le don qu’elles constituaient le sol fondateur des relations humaines. » (3)

Cette référence au grand anthropologue Marcel MAUSS situe bien le sens fondamental de la « common decency », expression normale d’une morale qu’on peut appeler  anthropologique.

Normale et non normative. Car Orwell l’oppose à une « idéologie du Bien », construction savante établie selon les dogmes d’une Eglise ou d’un parti qui imposent un certain nombre de comportements concrets considérés comme « pieux », « naturels » ou « politiquement corrects » qui pourront dés lors être imposés d’en haut aux gens ordinaires.

D’où l’importance de la langue, instrument de persuasion, de conditionnement, elle a toujours fasciné les hommes de pouvoir et particulièrement les dictateurs ; on sait que Staline s’intéressait à la linguistique.

L’une des idées les plus fortes d’Orwell dans 1984 est l’invention de la novlangue, langue officielle de l’Océania, officiellement créée pour répondre aux besoins du « socialisme », en fait pour diriger totalement la pensée du peuple.  Un appendice au roman explique les principes de la novlangue : « Le but de la novlangue était non seulement de fournir un mode d’expression aux idées générales et aux habitudes mentales des dévots de l’angsoc (socialisme anglais dans le roman), mais de rendre impossible tout autre mode de pensée. Il était entendu que lorsque la novlangue serait une fois pour toutes adoptée (….) une idée hérétique serait littéralement impensable, du moins dans la mesure où la pensée dépend des mots. » (4).

Le langage est donc pour Orwell, le mode de fonctionnement qui soutient l’exercice de la pensée totalitaire. Il s’est naturellement beaucoup inspiré des intellectuels staliniens de son époque. La novlangue conduit à une étonnante gymnastique intellectuelle qui permet à ceux qui en maîtrisent le principe de pouvoir penser en même temps deux propositions logiquement incompatibles : par exemple, nous dit Orwell - « répudier la morale alors qu’on se réclame de la morale. Croire, en même temps que la démocratie est impossible et que le Parti est le gardien de la démocratie. » (4) (3)

Bien entendu nous sommes dans un roman, une satire violente du totalitarisme. Mais les exemples historiques de cette distorsion du langage ne manquent malheureusement pas. Qu’on m’en permette un seul.

Dans l’excellente biographie du couple Thorez, Marius et Jeannette., l’historienne Annette Wievorka évoque un moment clef du début des années 30.

L’internationale communiste intervient au sein du Bureau politique du PCF. Quelques dirigeants vont être accusés de ne pas respecter la « ligne » ;  on leur prête l’intention de vouloir former un groupe autonome, puis progressivement de manifester un « esprit de groupe », puis de symboliser un « système de groupes ». A. Wievorka fait ce commentaire, dont je souligne les points essentiels : « Ces petits glissements sémantiques peuvent sembler anodins. Ils sont pourtant au cœur du système communiste. Le mot perd son sens commun pour s’intégrer à un référentiel partagé par tous les membres de l’organisation et eux seuls, et se transforme en stigmate. Un groupe n’est pas une réunion d’individus, il est une fraction qui complote. » (5).

Voilà comment se met en place une novlangue, voulue et comprise par les seuls « membres de l’organisation », destinée à tromper les gens ordinaires, et en premier lieu les militants.

C’est dans ce sens qu’on peut parler d’horreur de la politique, pour reprendre l’expression de Simon Leys. Horreur de cette politique trompeuse et imposée dont il fait la satire dans 1984, qui s’oppose à ce qu’il appelle une « société décente », c’est à dire une société socialiste qui n’a aucune position morale et philosophique à faire valoir.

En somme la « common decency » est plus affaire de sensible que de théorie, elle relève de l’expérience vécue.

C’est pourquoi le cinéma plus clairement que la littérature donne  une image significative de la « common decency », grâce à la présence des corps, au jeu des regards, le non-dit est plus fort que la parole Tous les films de Jean Renoir en témoigneraient, et particulièrement La Grande Illusion.

Mais prenons un exemple récent, le film allemand La Vie des autres de Florian Huckel von Donnersmarck. L’action se passe dans l’ex-RDA ; un dévoué serviteur du Parti, capitaine à la Stasi est chargé de surveiller un dramaturge faussement soupçonné d’espionnage. Il fait d’abord froidement son travail, au service de l’idéologie, attentif à relever les preuves à charge, puis il va peu à peu partager les soucis, les sentiments propres à « la vie des autres ».

Il ne peut dès lors s’empêcher de faire ce que la décence commune exige, à savoir se comporter en être humain et non plus comme un simple rouage d’une machine totalitaire. Il va progressivement trouver le courage moral d’affronter – et les conséquences seront graves pour sa propre carrière – le pouvoir politique pervers dont il avait jusqu’ici exécuté tous les ordres.

Après la chute du mur de Berlin, le dramaturge qui a découvert la réalité écrit un livre qu’il dédie à celui qui l’a sauvé, le titre dit tout Sonate der guten Menschen, la sonate de l’homme bon.

Orwell moraliste ?

Espérons que ce rapide survol aura permis  de répondre à la question. Mais de quelle morale Orwell est-il le philosophe ? Il semble que  cette analyse de Jean-Claude Michéa  propose une réponse claire  à cette question

« Orwell est incontestablement un moraliste. Si l’on entend par ce mot celui qui – à l’image d’un Spinoza ou d’un Nietzche – s’efforce de chercher l’homme derrière l’idée. Pour lui aucune société socialiste n’était envisageable sans cette part d’implication personnelle dans ses actes qui est le principe ultime de toute décence et de toute honnêteté intellectuelle. »

Comment ne pas voir chez ce « moraliste engagé » un représentant éminent de l’Humanisme et des Lumières ?

Daniel CAMPAGNE

$1(1)  George ORWELL : Ecrits politiques

$1(2)  Jean-Jacques ROSAT : préface aux Ecrits politiques

$1(3)  Jean-Claude MICHÉA : La Double pensée

$1(4)  Geoge ORWELL ; 1984

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