Humanisme et Lumieres

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L'égalité citoyenne

L’ÉGALITÉ CITOYENNE

                        Quel est le sens du mot « égalité » qui est au centre de la devise de la République ? Dans la Déclaration universelle de 1948, nous lisons : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. » Il faut noter au passage que les trois termes de la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » figurent dans cet article premier. Et nous remarquerons en ce qui concerne l’égalité qu’il s’agit de l’égalité en dignité et en droits. Car, comme chacun peut le constater, les êtres humains ne naissent ni égaux par la nature, ni égaux par leur situation à la naissance.

Dans son ouvrage intitulé « La Société des égaux » publié en 2011, Pierre Rosanvallon faisait remarquer que divers mécanismes de séparatisme et de ghettoïsation sont partout à l’œuvre, accompagnant la dénationalisation, créant une crise de l’égalité.

En même temps on constate un retour de la pensée magique, des recherches d’explication par le surnaturel, dans la religion principalement, mais aussi par les traditions culturelles, encourageant les communautarismes.

Vers 1880-1900, une première crise s’était traduite par le protectionnisme accompagné de nationalisme xénophobe. La crise actuelle de l’égalité, se situe dans le contexte de l’individualisme de notre époque. Il faut la comprendre pour la surmonter. Pour analyser le problème on doit faire la différence entre différentes façons de concevoir l’égalité : l’égalité-équivalence fondée sur la considération de l’autre comme mon semblable, les différences n’entachant pas la relation de similarité ; l’égalité d’autonomie, définie par l’absence de subordination ; l’égalité de participation enfin, liée à la citoyenneté et à l’activité civique.

« Le projet de l’égalité-relation s’était en conséquence décliné sous les espèces d’un monde de semblables, d’une société d’individus autonomes et d’une communauté de citoyens. […] L’idée socialiste au XXIe siècle se jouera autour de cet approfondissement sociétal de l’idéal démocratique[1]. »

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            L’invention de l’égalité en 1789 accompagnait le rejet viscéral du privilégié ; il en a découlé la définition de la démocratie comme une société de semblables. Il s’agit d’une société dans laquelle nul n’est soumis à la volonté d’autrui, où les individus sont égaux en liberté, où chacun est autonome et sujet responsable de lui-même. « La citoyenneté est la troisième modalité d’expression d’une société d’égaux. » Sieyès parlait d’égalité d’espérance. (On parle aujourd’hui d’égalité des chances.) Par la suite, on a considéré qu’il fallait admettre   la coexistence de propriétés publiques, favorisant l’esprit d’égalité, avec la propriété et l’industrie personnelles, facteurs d’inégalités mais aussi d’enrichissement de la société ; on voulait réaliser la convergence entre l’esprit public et l’industrie personnelle. Le principe d’égalité des conditions, credo des révolutionnaires, n’impliquait nullement l’égalité des situations, et l’autonomie n’excluait pas l’engagement par contrat.

On en est arrivé à une conception restreinte de l’égalité, sous la forme de l’égalité des chances. Mais au 20ème siècle, on a vu se développer le mandarinat dans les universités, l’esprit de corps dans les grandes écoles, et la légitimation méritocratique des inégalités sous couvert de l’élitisme républicain. Finalement le terme communisme devait servir à préciser et radicaliser l’idée égalitariste, dans un monde communautaire débarrassé de la concurrence. Ce communisme était complètement utopique, car il reposait sur une anthropologie de l’indistinction, une méconnaissance et une négation de la réalité humaine. En même temps, les libéraux conservateurs y ont vu, encore plus que dans l’État providence avec son virus de la redistribution, une menace inadmissible contre l’inviolabilité de la propriété privée.

            À défaut de réaliser l’égalité absolue par le communisme, une égalité relative, disons une diminution de l’ampleur des inégalités, pouvait être tentée par la redistribution. Le réformisme social redistributif apparaissait à la fin du 19e siècle comme une alternative au national-protectionnisme. Au 20e siècle, on assistait à la consolidation de l’État social-redistributeur. Là-dessus, les guerres du 20ème siècle, en exprimant la radicale égalité dans le sacrifice du citoyen-soldat, ont exacerbé la solidarité nationale, mais aussi développé la négation de l’autre. Après la Première Guerre mondiale, la révolution d’Octobre en Russie concrétisait l’utopie communiste et très vite, le fascisme et le national-socialisme se présentaient comme antidotes. La tentation de l’identité-homogénéité, conception pervertie de l’égalité au sein d’un peuple, débouchait sur le nationalisme raciste. Par la référence à la race, on substituait l’homogénéité ethnique à l’égalité citoyenne. La chute du nazisme devait disqualifier cette perversion de l’égalité par l’identité. On pouvait revenir à l’idée d’égalité démocratique, conçue comme  une relation à construire entre citoyens. 1945 marquait la consécration de l’égalité-redistribution. Notamment en France avec le programme du Conseil National de la Résistance. Mais en même temps, en 1945 comme en 1918, apparaissait une nouvelle peur des révolutions communistes ; la victoire simultanée de l’Union Soviétique et des Alliés mettant le communisme soviétique à parité avec le libéralisme occidental.

            À la fin des années 50, des théories étaient alors élaborées pour réaliser la convergence entre socialisme et capitalisme, par Raymond Aron par exemple, sous la forme d’une conversion du capitalisme à la planification par l’État. L’idée était que la faiblesse de la société ne venait pas de ce qu’elle était industrielle, mais de ce qu’elle était une société de marché ; la société industrielle pourrait continuer de fonctionner, même si l’expérience utopique d’un marché autorégulateur était abandonnée.

John Galbraith[2] considérait que le temps de l’économie de marché était révolu, qu’une planification étudiée conjointement par l’État et les grandes entreprises constituerait un cadre de stabilité, condition que le marché ne peut pas satisfaire ; et il pariait sur le dépérissement du pouvoir de l’actionnaire dans l’entreprise capitaliste… (Les événements n’ont pas confirmé !) Enfin certains, comme Peter Drucker[3], estimaient que la hiérarchie salariale devrait se limiter à un écart de 1 à 20 ! (Ici aussi, les faits avérés sont bien au-delà)

En même temps, les très grandes entreprises émergeaient, et par leur taille prétendaient maîtriser le marché. D’un autre côté, certains constataient que dans les grands groupes économiques, on assistait à une désindividualisation du pouvoir, l’entrepreneur ne détenait plus le pouvoir. (Le pouvoir passait aux actionnaires.) Un cerveau collectif l’avait remplacé, car les informations nécessaires à la décision étaient détenues par le groupe, au sein duquel la responsabilité était prise par les administrateurs. La mort et le remplacement d’un capitaine d’industrie n’avait plus le moindre effet.

            Le grand retournement se produisit avec la crise matérielle et morale des institutions de la solidarité à partir des années 80. Avec la mondialisation, le destin de l’entreprise était de plus en plus dépendant des mouvements de capitaux qui, recherchant le meilleur rendement, incitaient les entreprises à la migration vers les régions du monde à bas salaires. Avec l’essor de la mondialisation, on constatait un spectaculaire retour en arrière. Les inégalités de revenus et de patrimoines retrouvaient leur niveau du 19e siècle, entraînant le retour aux pathologies de l’identité et du lien social. À l’aube du 21e siècle, un dirigeant du patronat pouvait tenir ces propos : « Adieu 1945, raccrochons notre pays au monde ! » et proposer de défaire méthodiquement le programme du Conseil National de la Résistance.

Avec l’effondrement du communisme et la disparition du projet révolutionnaire, le réformisme de la peur était alors privé de ses ressorts. La crise des institutions de solidarité entraînait l’avènement d’un nouveau capitalisme individualiste. La présupposition de l’égalité des individus devant les risques sociaux, était mise à mal par le progrès des connaissances sur les différences entre individus. (À une justice distributive[4] de tendance égalisatrice par la redistribution, se substituait de plus en plus l’idée d’une justice distributive liée exclusivement aux qualités et mérites de l’individu.) Les assurances privées souscrites à titre personnel prenaient le pas sur les assurances sociales, gérées par l’autorité publique ; la désolidarisation était en marche. Le choc pétrolier de 1973 ayant sonné la fin des Trente Glorieuses, l’État manquait de plus en plus de ressources pour soutenir sa politique sociale. Un processus de dé-légitimation de la solidarité était engagé. Il se traduisait d’abord en matière fiscale par l’extension de l’esprit « poujadiste », consistant à considérer l’État comme une puissance prédatrice illégitime et à justifier la lutte contre l’impôt, assimilé à une spoliation. Les économistes de l’époque Reagan-Thatcher diffusaient une idéologie opposant l’efficacité du marché aux entraves et pesanteurs de l’État. De son côté, l’idéologie écologique considérait que le rapport à la nature et à l’avenir des générations futures, est plus important que la justice sociale. L’explication du malheur et de la pauvreté par la paresse, reprenait le pas sur l’explication par l’injustice sociale ou économique ; considérant que l’État providence ne fait qu’entretenir une situation, dans laquelle les improductifs ne font que vivre aux dépens des productifs.

            Une mutation se dessinait vers le capitalisme de la singularité. Dès les années 80, l’ouvrier force de travail interchangeable, cédait la place à l’ouvrier valorisé par ses capacités individuelles. Le travail se singularisait. On assistait à l’avènement d’une économie de services, de l’innovation, de la gestion par adaptation permanente au marché, éliminant la planification. La gestion du personnel devait elle-même s’adapter à la demande du moment et fonctionner en flux tendu, ce que les contrats à durée indéterminée ne permettent pas. Ces évolutions ont contribué à la singularisation du travail. L’employé est désormais censé être compétant, en mesure de prendre des initiatives, des responsabilités, de réagir à l’imprévu, pour répondre au besoin du moment. L’individu facteur de production est recherché sur le marché du travail pour ses qualifications ; dans l’emploi il est attendu pour sa productivité, évaluée et sanctionnée en permanence, ce qui fait peser sur lui, avec la précarisation de l’emploi, une pression psychologique contraignante. (L’ubérisation de l’économie prolonge et amplifie ce mouvement.) La société de l’argent-roi et la marche vers une privatisation mondialisée, poussent à la rupture des solidarités. La priorité donnée au droit des personnes et au respect des différences, font oublier la solidarité fondamentale par la condition humaine. Nous passons d’un individualisme d’universalité, celui de l’humanisme, à un individualisme de singularité, postmoderne.

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            L’individualisme d’universalité était le fondement d’une société des égaux ; il s’opposait aux particularismes, justificateurs d’inégalités de droits et de considération. Dès le début, des oppositions se sont manifestées. L’individualisme de distinction (Ma particularité me distingue du commun par une valeur supérieure !) est la dimension psychologique de l’individualisme. Il caractérise notamment l’artiste, dont la reconnaissance vient de son originalité. Avec l’individualisme de singularité contemporain, qui consiste finalement dans la généralisation de l’individualisme de distinction avec des relents de sentiment aristocratique, on passe d’individus se reconnaissant de même valeur malgré leurs différences, à des individus revendiquant une différence qui leur donne plus de valeur. Chacun se veut fier de sa différence. Il en émane le désir d’accéder à une existence pleinement personnelle. Dans notre société occidentale l’individu identifié à un groupe, caractérisé par sa condition, est éclipsé par l’individu nécessairement singulier identifié à son histoire personnelle.

La revendication d’égalité, dans ce cas, est celle de ne pas être regardé comme un quelconque et de ne pas être assigné à une catégorie qui exclue. L’individu veut être regardé par autrui dans sa particularité, mais aussi être accepté et considéré. La démocratie répond parfaitement à cette aspiration, car elle est fondée sur l’égalité des individus-citoyens, qui veulent être considérés pour leur particularité et qui, cependant, doivent en même temps se reconnaître pour semblables dans la généralité de l’humanité.

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            L’âge de la justice distributive reditributrice est-il révolu ? L’État-providence est le vecteur d’une justice correctrice et compensatrice des handicaps liés à la naissance ou aux accidents de la vie.  Le hasard et le mérite sont les deux manières de lier le fait des différences et le principe d’égalité, le hasard étant facteur de singularité et les responsabilités étant liées au mérite. Or, le mérite s’oppose au hasard dans la production d’une situation ; c’est cette considération qui doit structurer le jugement démocratique. Il faut concilier le principe philosophique de l’égalité de tous, avec le fait social des inégalités de position.

Le hasard et le mérite sous-tendent deux acceptions de l’égalité des chances : probabiliste, ou possibiliste. Le joueur est-il seul artisan de son destin ? La compétition est-elle bien organisée pour révéler les capacités ? Si l’on applique l’idée au sport, on voit que la concurrence y est bien réglée, mais de deux façons différentes selon qu’il s’agit par exemple d’athlétisme ou d’hippisme. En athlétisme le résultat sanctionne les dispositions naturelles cultivées par le travail et met en exergue les différences. Dans la course hippique, le jockey n’est pas seul artisan de sa course. Les handicaps infligés aux meilleurs chevaux tentent de les remettre à égalité pour favoriser le hasard, afin d’établir l’imprévisibilité du résultat. Mais pour les jockeys qui ont la malchance d’avoir de moins bons chevaux, le handicap les met dans une relative égalité avec leurs concurrents et ils ont ainsi la possibilité de montrer leur talent.

Pour les sociétés humaines, faut-il favoriser la concurrence généralisée, sans tenir compte des avantages de situation ? Ou bien rechercher l’égalisation des chances au départ, en compensant les désavantages de situation afin de garantir la réussite par le talent ?

Le néolibéralisme, à la fois dans son idéologie et ses données sociales, est gouverné par l’idée de concurrence généralisée. La surprotection par l’État-providence diluerait les responsabilités, alors qu’en économie libérale, la confrontation au risque est considérée comme la source des valeurs et la condition de la dignité de l’individu. (Ce qui suppose que, la dignité se mesurant à la valeur, il n’y aurait pas d’égalité en dignité.) Dans la société de concurrence généralisée, le consommateur est sacralisé. En exerçant son droit d’accroître son pouvoir d’achat, il est censé être la mesure de l’intérêt général. Dans ce cadre, être égaux c’est participer à la compétition, vrai rapport entre les hommes. Il s’agit dans cette société d’accroître la capacité de libre choix des individus dans tous les domaines : consommation, école des enfants, entreprise, travail, loisirs…

La réalité est moins enchanteresse. Le système favorise les superstars ; des différences minimes de talent ou de rendement peuvent se traduire par des écarts vertigineux de rémunérations. Les écarts de revenus et de patrimoines s’accroissent. Les revenus du capital produisent des rémunérations sans rapport avec les capacités productives des individus. Les inégalités de conditions de vie explosent et la reproduction sociale devient la règle. La société de concurrence généralisée génère en outre les compétitions de la ruse, de la corruption, de la manipulation…

            L’idée d’égalité des chances, inséparable au départ d’un individualisme démocratique, a été utilisée pour disqualifier la redistribution des richesses et la diaboliser par le terme d’égalitarisme. L’égalité légale des chances ne prend pas en compte les inégalités socioculturelles. Or, le projet fondant depuis l’origine l’école républicaine, était de classer objectivement les individus sur la seule base de leurs dispositions personnelles, c’était l’égalité institutionnelle des chances. Une entreprise d’actions compensatrices des handicaps de départ, correctrice des inégalités des chances, pouvait être envisagée.

Une formule d’égalité radicale des chances est-elle envisageable ? Il s’agirait de prendre en compte les différences de nature et de situation, en éliminant les déterminants d’inégalités tenant à des variables héritées. L’idée d’une société d’égalité devrait intégrer la considération de la responsabilité individuelle, dans le cadre d’une méritocratie encadrée. Elle devrait aussi, pour réduire les trop grandes inégalités de mode de vie, apporter une réponse à la critique de l’État redistributeur, accusé de favoriser des comportements de passivité et d’assistance. Quand les révolutionnaires, pour réaliser l’idéal méritocratique, voulaient de cinq à douze ans soustraire les enfants au milieu familial, ils reconnaissaient que la situation de famille était un obstacle à l’égalité des chances. Faut-il, en démocratie, pour égaliser les chances, limiter la reproduction des inégalités par l’héritage ? Par la fiscalisation de l’héritage, par exemple ? Pour que l’individu soit vraiment seul maître de ses œuvres, il faudrait qu’il soit détaché de sa famille pour l’éducation et l’héritage. Est-ce possible ? On peut opposer la propriété par droit de naissance, à la propriété acquise par droit de capacité. Mais une aristocratie du talent ne serait-elle pas d’autant plus dominatrice que les conditions de son ascension seraient irrécusables ? Dans ces conditions ; l’idée d’égalité des chances, qui produirait une société très hiérarchisée, peut-elle servir de base à une refondation de l’idée d’égalité ?

            L’idée d’égalité des chances est aujourd’hui l’idée dominante. Mais telle qu’elle est appliquée, on voit qu’elle consacre l’inégalité sociale. Elle justifie les inégalités, considérées comme légitimes, et disqualifie la justice redistributrice. Elle peut justifier l’enrichissement sans limites, pour peu qu’il soit fondé sur la réussite et oublie la solidarité de citoyenneté. Or les inégalités excessives, même justifiées, nuisent à la cohésion de la société. L’égalité est une notion politique autant qu’économique ; elle concerne l’accès à un patrimoine commun, notamment culturel mais pas seulement, autant que le droit à un patrimoine privé.

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            L’égalité des singularités repose sur la possibilité pour chacun de trouver sa voie et de devenir maître de son histoire. Ceci exclut l’universalisme abstrait uniformisateur,  autant que le communautarisme identitaire. La reconnaissance de la singularité exclut aussi la discrimination et l’assimilation négative d’une personne à l’un de ses caractères, ou le déni de similarité. Il faut admettre la diversité dans la société de semblables. Au besoin, des actions compensatrices, de discrimination positive, pourront aider à éliminer les différences handicapantes conduisant à la discrimination dévalorisante. L’enjeu est que tous les citoyens vivent ensemble comme des égaux. La mise en œuvre d’une politique active de la singularité, est inséparable de celle des politiques de la réciprocité et de la vie en commun. Les droits sociaux qui ont été conçus comme s’adressant à l’individu universel, doivent porter plus d’attention aux situations particulières, dans le cadre d’une gestion individualisée.

La réciprocité dans l’interaction entre individus doit éliminer les comportements purement égoïstes, et au contraire développer les comportements coopératifs. On sait que par nature l’homme n’est ni totalement égoïste ni absolument altruiste. La réciprocité d’échange doit pouvoir se traduire par le juste partage. La réciprocité d’implication dans la relation sociale suppose l’égal engagement dans la vie sociale. Enfin, la réciprocité dans l’échange du regard, considéré comme un lien relationnel, est nécessaire. Le principe d’un rapport d’égalité se situe dans la relation marquée par le respect et la reconnaissance réciproques.

« La loi doit donc sévèrement sanctionner les formes de mépris, d’humiliation, de harcèlement qui portent atteinte à la dignité et à l’égalité[5]. »

            La citoyenneté suppose l’égal accès à certains biens qui ne peuvent être possédés qu’en étant partagés. La réciprocité entre citoyens n’exige pas l’égalitarisme mais, en revanche, une égalité d’engagement dans la cité, le rejet des passe-droits et de toutes les formes d’asymétrie dans le rapport aux règles et aux institutions.

Actuellement cependant, la défiance sociale alimente une crise de légitimité de l’État-providence et se traduit par la fuite devant l’impôt, ainsi que par les fraudes et la corruption. Un sentiment de rupture de la réciprocité provoque la dissolution du civisme, sensible aux deux extrémités de l’échelle sociale. Pour aller vers une société d’égaux, il faut revenir à des politiques universelles. L’égalité réciprocité repose sur une égalité d’engagement citoyen et de traitement par les pouvoirs publics, la transparence dans l’ordre fiscal, et un État-providence sélectif. La citoyenneté est à la fois un ensemble de droits et une forme sociale. L’aspect juridique de la citoyenneté politique, reposant sur l’individu constitué par les droits de l’homme, est essentiel. Il s’y ajoute la forme sociale de la relation aux autres, qui doit caractériser le concitoyen. Le concitoyen est engagé avec ses pairs dans la construction d’un monde commun.

            Malheureusement, sous l’effet conjugué de la mondialisation et de l’idéologie néolibérale, la dénationalisation de nos démocraties, poussant aux sécessions et séparatismes, ne va pas dans le bon sens. L’omnipotence de l’individu, cultivant son intérêt égoïste au détriment de l’intérêt général, efface la solidarité citoyenne. De même, la sécession des riches exilés fiscaux, se retirant de fait de la solidarité nationale tout en restant des citoyens influents, suscite la désaffection pour la vie politique des citoyens de la base. Des groupes d’intérêts se constituent et s’isolent géographiquement. Le séparatisme social se généralise. Les quartiers des villes tendent à se caractériser par un regroupement de personnes de même niveau économique, mais aussi en fonction des croyances religieuses ou des origines ethniques. La dé-légitimation de l’impôt redistributif et la tendance au séparatisme social généralisé, traduisent une forme de dépolitisation. La dénationalisation, en dévalorisant l’identité citoyenne, fondement du régime républicain, favorise le repli des individus sur des solidarités intracommunautaires fondées sur l’identité ethnique ou religieuse, voire régionaliste ou nationaliste.

Or, depuis les Anciens Grecs, l’essence de l’ordre démocratique est l’organisation délibérée d’une vie commune entre gens différents. L’esprit jacobin admettait l’idée de déconcentration administrative, mais refusait celle de décentralisation politique. Le transfert des domaines de l’intervention de l’État, notamment dans certaines fonctions régaliennes, vers les collectivités territoriales peut être compris comme une entreprise de dépolitisation. L’affirmation des identités régionales encourage au séparatisme. L’existence de quartiers sans services de l’État, où se sont regroupées des identités ethnico-religieuses, manifeste par ailleurs une tendance croissante au communautarisme. La création de zones résidentielles, copropriétés fermées, où tout est privé : services de sécurité, écoles, commerces, équipements culturels, sportifs, religieux… caractérisent la tendance au séparatisme social.

Comment revenir à une conception moderne du vivre-ensemble démocratique, partager le festif et le culturel dans un espace commun ? Peut-être en améliorant la qualité de l’urbanisme, des transports et de la circulation, est-ce suffisant ? Comment limiter les privatisations de l’espace et conserver partout les mêmes services publics ? Comment être semblables et singuliers, égaux et différents, égaux en dignité et en droits, tout en étant inégaux en aptitudes et en mérites ? Rendre à la nation citoyenne son unité et sa convivialité, nécessiterait d’assurer la prééminence du pouvoir politique démocratique, sur le pouvoir que l’économie financiarisée exerce au défi de toute démocratie.

            Si l’égalité ne saurait être nivellement et doit donc admettre la différence, le problème est que la différence tend mécaniquement et psychologiquement, à se transformer en inégalité. C’est pourquoi de trop grandes différences de conditions de vie détruisent la cohésion de la société. La fraternité citoyenne peut supporter une certaine inégalité économique, tant que l’écart n’est pas de nature à mettre en cause la « communalité »[6], la similarité et la réciprocité. L’appartenance à une même communauté citoyenne, exige le sentiment d’être semblables en humanité et oblige à la réciprocité dans les rapports humains. L’articulation de l’égalité et de la différence peut être envisagée à partir des trois principes, de singularité, réciprocité et « communalité », et sous la forme d’une hiérarchisation de l’égalité-relation et de l’égalité redistribution. Mais il faudrait néanmoins viser à réduire les inégalités, éviter le point à partir duquel les inégalités se cumulent et constituent une nature adverse. Les politiques publiques devraient être attentives à rompre l’enfermement des individus dans une condition donnée et favoriser la mobilité sociale. Il faudrait promouvoir la notion d’égalité complexe, à la fois plurielle et absolue, permettant à chacun de développer sa spécificité, dans une société des égaux, démocratique. L’égalité-relation, qui rend le monde convivial, devrait avoir la priorité, l’égalité-redistribution venant en second, avec pour but de permettre l’égalité-relation.

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            En résumé, il s’agit, dans un monde de semblables, d’organiser une société d’individus autonomes et une communauté de citoyens, et pour cela de rendre au gouvernement des êtres humains la priorité sur l’administration des choses. L’idée d’égalité en démocratie doit être conçue comme une relation à construire entre citoyens. Aujourd’hui, les individus veulent être considérés pour leur particularité, mais ils doivent en même temps se reconnaître pour semblables en humanité. Il faut concilier le principe philosophique de l’égalité de tous en dignité, avec le fait social des inégalités de position sociale et de conditions de vie. L’ordre démocratique est l’organisation délibérée d’une vie commune entre gens différents. Mais la paix de la société exige d’éviter que les inégalités de conditions de vie n’atteignent un degré, au-delà duquel les divisions sociales produisent de l’adversité.

S’il s’agit de la construction d’une société d’égaux, alors l’idée s’articule autour des principes de similarité, d’indépendance et de citoyenneté. Pour la similarité il s’agit aujourd’hui de la conjuguer avec la singularité. L’interaction entre des individus indépendants exige l’application d’un principe de réciprocité. Enfin la citoyenneté, outre la souveraineté politique doit comporter le partage en commun d’un certain nombre de choses, donnant le sentiment d’appartenir à la même entité politique et permettant de faire société ensemble.

Les trois poisons de l’égalité sont la reproduction sociale, la démesure des écarts de niveau de vie, et les séparatismes idéologiques fondés sur l’ethnique, le religieux, le culturel…. Ils marquent chacun une limite. La reproduction sociale peut être limitée par la fiscalité de l’héritage, principalement mais pas seulement. La démesure dans l’inégalité économique doit être limitée par la fiscalité et la redistribution. Les séparatismes socio-économiques sont ainsi en partie contrés par les mesures fiscales. Mais ils sont aussi du ressort de mesures portant sur l’urbanisme, et l’organisation de l’espace public et de la vie publique. Quant aux séparatismes idéologiques, liés au religieux, à l’ethnique et au culturel, ils ne peuvent être réduits que par l’éducation et la diffusion d’une culture démocratique laïque.

Face aux effets de la mondialisation la renationalisation[7] des démocraties est nécessaire pour relever l’esprit citoyen et renforcer la cohésion de la société. En république, le pouvoir politique a le devoir d’exercer son autorité dans tous les domaines concourant à réaliser ce type de société, où le sentiment d’égalité citoyenne se conjugue dans la dignité avec le respect des différences.

Claude J. DELBOS


[1] « La Société des égaux » Pierre Rosanvallon, éd. Seuil 2011.

[2] John Kenneth Galbraith (1908-2006) économiste critique souvent classé « excentrique », a écrit « Le nouvel État industriel »

[3]Peter Ferdinand Drucker (1909-2005) économiste qui met l’entreprise au cœur de la société. Il a écrit « Post-Capitalist Society » en 1993.

[4] Par référence à la distinction proposée par Aristote entre justice corrective, sanctionnant la conduite, et justice distributive réglant la distribution des biens matériels.

[5] P. Rosanvallon ouv.cité.

[6] Terme employé par P. Rosanvallon qui traduit le sentiment d’avoir quelque chose en commun.

[7] Il faut noter que la renationalisation n’exclut pas les ententes internationales. Mais elle suppose la reprise en mains de l’économie par les autorités politiques aux différents niveaux : national par les États, international par des autorités politiques légitimement établies par les accords internationaux, et au plan mondial par l’ONU. Le but de la renationalisation est d’enlever aux grands opérateurs du marché, le pouvoir politique qu’ils ont indûment acquis avec la financiarisation de l’économie.

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